Les miracles n’existent pas

Je sais que cela peut vous paraître bizarre mais, très souvent, quand je prends le vol de nuit et que je regarde ces minuscules lumières de villes inconnues par le hublot, il m’arrive quelque chose d’inexplicable : je suis hantée par ce sentiment que, quelque part en bas, se trouve la ville de mon enfance.

Me voilà de nouveau à bord d’un avion, la nuit d’été est tendre, je porte une robe légère et je regarde au-dessous de moi.

Je le sais trop bien: les miracles n’existent pas.

Mais alors pourquoi ? Pourquoi j’ai l’impression que, si seulement j’atterrissais dans ce labyrinthe scintillant, je me retrouverais dans cet hiver il y a plusieurs années… J’ai 6 ans, tout est blanc autour de moi, le soleil m’aveugle, je suis dans la luge tirée par mon grand-père qui chantonne quelque chose de joyeux.

Voici ma maison, le n°34, je dévale un escalier, pousse une grande porte bordeaux et me lance dans la cuisine.

Je vois ma grand-mère, elle est penchée devant le four, les fenêtres sont couvertes de buée. Et soudainement, en me tenant là, sur le seuil de la cuisine, tout me revient : cette excitation fébrile avant l’arrivée des invités, mon cœur qui bat comme un fou, un sentiment avant-coureur de renouveau, du miracle, l’évidence du Père Noël, la neige qui fait cric cric sous les chaussures en cuir marron de mon grand-père, mes bottes de feutre mises à l’envers et qu’on va nettoyer avec le balai avant de me laisser rentrer, mes joues roses de froid dans le vieux miroir du couloir, les mains de ma grand-mère, ses veines sous la peau transparente, ses taches de vieillesse, l’odeur du sapin et des mandarines mêlée à celle du parquet encaustiqué, la coupole vert et or de l’église Andréуvskaya dans la magie de la nuit qui me regarde par la fenêtre et ces flocons de neige qui me bercent en valsant dans la lumière jaune du vieux lampadaire de ma rue.

C’est l’hiver 1985. Le mien.