Les signes du destin

Mon histoire avec Paris commence par le verbe Oublier.

Le souvenir de ma première visite s’est effacé aussi facilement qu’il a ressurgi soudainement il y a quelques années…

Je viens à Paris pour la première fois à l’âge de treize ans, c’est mon premier voyage à l’étranger. Je tiens entre mes mains un passeport couleur bordeaux sur lequel il est écrit en lettres d’or « L’Union des Républiques Soviétiques », il sent le cuir neuf, d’un coup je me sens adulte et ce sentiment m’amuse.

On arrive à Paris en plein hiver. Il pleut, il neige. Je fais partie d’un groupe de danse, on est en tournée en Europe. Aucune sortie culturelle n’est prévue pour nous. Nous allons donner plusieurs representations dans la capitale et puis j’aperçois Paris pendant quelques jours par la vitre embuée du bus touristique.

La dernière representation a lieu dans un bâtiment très haut. Nous sommes au dernier étage. Il nous est formellement interdit  de quitter les vestiaires mais l’attente étant longue, les aînés des garçons décident de monter sur les toits pour fumer. Je suis la seule fille à les suivre. Évidemment.

La petite lucarne s’entrouvre et je vois le brouillard de janvier, mon souffle est coupé par l’infini de toits gris mouillés truffés de petites cheminées fumant gaiement.

Je reste quelques instants sans voix mais en regardant autour de moi, je me fais la promesse de revenir.

Le lendemain on quitte Paris et les toits parisiens se perdent dans le défilé d’autres villes: Rome, Berlin, Varsovie. Ma promesse est une promesse d’enfant. Une fois rentrée j’oublie Paris complètement. Ou presque ?

Un cours de français

Récemment, j’ai donné un cours de français à une cliente japonaise. Elle a appris le français à l’université mais ne l’ayant pas pratiqué depuis des années, elle avait quelques problèmes de grammaire et de prononciation.

Dans ma vie, j’ai peut-être rencontré deux ou trois Japonais, et je ne connais pas bien leur mentalité. J’ai essayé d’organiser le cours au mieux : je parlais lentement et distinctement, je prenais mon temps pour expliquer des règles, nous avons lu un poème ensemble, à haute voix. Mais elle ne semblait pas impliquée. Pour la faire parler, je lui ai demandé quelle était sa passion. Les traits de son visage sont restés neutres et seuls ses  yeux ont trahi son excitation.

– « Origami », m’a-t-elle répondu.

J’avais une idée assez vague de ce qu’était l’origami mais j’avais honte de l’avouer pour ne pas la décevoir. À la fin du cours, j’avais toujours du mal à lire les émotions sur son visage. Était-elle contente ? Avait-elle compris mes explications? Nous allions nous lever et nous dire au revoir quand je l’ai vu plonger sa main dans son sac et en sortir quelque chose de blanc. Une seconde après, un cygne en papier se dressait sur sa paume.

« C’est un origami que j’ai fait et c’est pour vous ».

Kleneex.

Montmartre

Je suis assise au bord de mon lit en regardant le réveil qui continue à sonner. Je suis dans un état lamentable. Mon voisin a fait la fête et je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

Je reste longtemps sous la douche, les mains contre les carreaux, la tête sur la poitrine. Le jet d’eau bat fort sur ma nuque. Ensuite j’avale trois tasses de café, d’un trait, debout.

J’ai rendez – vous avec le directeur-marketing de la société T. J’ai accepté une mission d’interprétariat pour l’inauguration de la nouvelle filiale. Je connais tout cela par cœur : interpréter la partie officielle et s’ensuivront des conversations privées au cours de la soirée…

J’arrive au 44, rue Caulaincourt. Je pousse une lourde porte en verre et monte un bel escalier. Un homme sort du bureau et me tend la main. Je redresse la tête (il est grand) et nos regards se croisent.

La lumière du bureau, le va-et-vient des chemises impeccables, des tasses de café, des dossiers, la valse des portes, des coups de téléphone, des étagères infinies, des stylos, des voix….

Ta voix, tes yeux noisette, ta barbe, tes jolies mains bronzées aux longs doigts trahissent que tu reviens de vacances. Je pense à la trace de l’oreiller sur ma joue gauche, si elle est partie.

J’ai perdu le fil de ton discours mais je dis oui avec la tête.
Tu m’expliques le déroulé, j’ai envie de tout savoir de toi.

Tu me montres la liste des discours, j’ai envie que tous les gens dans ton bureau disparaissent et que nous parlions autour d’une tasse de café jusqu’au petit matin.

Tu me tends un dossier que tu as imprimé pour moi.

Je me dis qu’à la fin du rendez-vous je pourrai tenir ta main dans la mienne, encore une fois (ô soudain précieuses règles de politesse !)
Tu me presses la main. Une chaleur forte et fugace brûle tout mon corps.

Je descends le bel escalier, je pousse la porte en verre et je prends un grand bol d’air. La fraîcheur agréable de septembre remplit mes poumons. Le ciel est d’un bleu incroyable.

Je marche sans fermer mon manteau. Ma main garde la tiédeur de la tienne. Je n’arrive pas à cacher mon sourire et des gens dans la rue me regardent. Je répète ton prénom en boucle.

J’emprunte la rue de la Bonne et je m’arrête un instant pour admirer Paris du haut de la Butte. Je descends l’escalier rapidement et les pans de mon manteau s’envolent comme des ailes.

Je vole. Je vis. J’aime.

 

Les miracles n’existent pas

Les miracles n’existent pas

Je sais que cela peut vous paraître bizarre mais, très souvent, quand je prends le vol de nuit et que je regarde ces minuscules lumières de villes inconnues par le hublot, il m’arrive quelque chose d’inexplicable : je suis hantée par ce sentiment que, quelque part en bas, se trouve la ville de mon enfance.

Me voilà de nouveau à bord d’un avion, la nuit d’été est tendre, je porte une robe légère et je regarde au-dessous de moi.

Je le sais trop bien: les miracles n’existent pas.

Mais alors pourquoi ? Pourquoi j’ai l’impression que, si seulement j’atterrissais dans ce labyrinthe scintillant, je me retrouverais dans cet hiver il y a plusieurs années… J’ai 6 ans, tout est blanc autour de moi, le soleil m’aveugle, je suis dans la luge tirée par mon grand-père qui chantonne quelque chose de joyeux.

Voici ma maison, le n°34, je dévale un escalier, pousse une grande porte bordeaux et me lance dans la cuisine.

Je vois ma grand-mère, elle est penchée devant le four, les fenêtres sont couvertes de buée. Et soudainement, en me tenant là, sur le seuil de la cuisine, tout me revient : cette excitation fébrile avant l’arrivée des invités, mon cœur qui bat comme un fou, un sentiment avant-coureur de renouveau, du miracle, l’évidence du Père Noël, la neige qui fait cric cric sous les chaussures en cuir marron de mon grand-père, mes bottes de feutre mises à l’envers et qu’on va nettoyer avec le balai avant de me laisser rentrer, mes joues roses de froid dans le vieux miroir du couloir, les mains de ma grand-mère, ses veines sous la peau transparente, ses taches de vieillesse, l’odeur du sapin et des mandarines mêlée à celle du parquet encaustiqué, la coupole vert et or de l’église Andréуvskaya dans la magie de la nuit qui me regarde par la fenêtre et ces flocons de neige qui me bercent en valsant dans la lumière jaune du vieux lampadaire de ma rue.

C’est l’hiver 1985. Le mien.

Place des Vosges

Cette photo a été prise il y 5 ans lors d’une promenade avec une amie. Je me plaisais déjà beaucoup dans le Marais et j’y allais dès que l’occasion se présentait. Je savais très bien qu’y habiter un jour était un rêve inaccessible … Sur la photo, il fait beau et le soleil est là malgré l’hiver. Je souris nonchalamment, complètement inconsciente du lien invisible qui est déjà en train de se nouer entre cette place et moi. C’est ici, loin de mon pays, de mon enfance, de mes amours et de mes chagrins, que quelque chose va remuer des souvenirs endormis dans ma mémoire et qu’une autre histoire sera écrite, qu’ une autre vie sera vécue.